Culture du corps, musculation, bodybuilding, passion et sublimation, partie I

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la force et la culture physiqueVous devez certainement vous demander, surtout pour les béotiens qui ne font pas de culture physique, ce qui peut motiver tant de monde, et de plus en plus de personnes, à entretenir leur corps ou à pousser le bouchon beaucoup plus loin, jusqu’à la recherche pathologique de la perfection. La pathologie ou l’étude du comportement psychanalytique, c’est un sujet que je connais bien. Ayant potassé Freud, Jung, Lacan, Klein et Winnicott pendant plusieurs années, il y aura des choses à développer. Cet article vous propose donc de parler de sublimation au sens psychanalytique du terme, de passion au sens sportif du terme et surtout, de culture, physique et sportive.

JungHoulà… j’en vois déjà qui ont zappé et qui s’en vont surfer ailleurs. Pourquoi écrire un tel article alors ? Tout simplement parce que la musculation et le bodybuilding au sens premier du terme « la construction du corps » me donne la motivation d’aller plus loin, de rejoindre en quelques sorte la définition du Soi comme l’entendait Carl Gustav Jung. C’est une définition qui  fait sens pour moi, contrairement à celle de Freud, trop cloisonnée dans une thématique essentiellement en rapport à la libido au sens sexuel et restreint du terme. Pour parler simplement, disons que Carl Gustav Jung entrevoit le concept de libido sur la thématique de l’énergie qui nous anime donc, dans un sens plus large et qui permet, n’en déplaise à Freud, d’étudier et d’expliquer un nombre plus large de phénomènes psychologiques; c’est d’ailleurs l’objet de la thèse de Jung: l’Énergétique psychique.

Ne partez pas ! Je vais tenter de vous expliquer simplement ce que sublimation, énergie psychique, passion et culture veulent dire selon la psychanalyse (et ce que l’on doit à Freud même si j’ai tendance à le critiquer).

Dans un article précédent, j’avais pour habitude de dire que la recherche d’une certaine forme de perfection physique aboutira certainement à la manifestation d’une magie corporelle. La magie, comme je l’avais déjà souligné, vient du sanskrit Mago, c’est l’équilibre et  cet équilibre engendre quelque chose en plus; une harmonie et un indicible élément ajouté, peut être inénarrable, comme une symphonie. L’équilibre et l’harmonie d’une symphonie repose sur l’addition parfaite de la musique produite par chaque instrument qui engendre toujours ce quelque chose en plus d’inexprimable. C’est ce quelque chose que nous recherchons, le produit d’une sublimation.

La théorie psychanalytique de la sublimation, tentative de définition

Parler de définition d’un concept majeur en psychanalyse soulève fatalement controverses, débats, discussions et palabres sans fin. Essayons de partir de l’origine en évitant les sur-définitions.

A priori, la sublimation est un concept proposé par Freud en 1895 pour essayer de mettre en évidence une branche spécifique de l’activité humaine liée à la création, qu’elle soit d’ordre artistique, littéraire, intellectuelle, j’ajouterais physique dans le cadre sportif. Apparemment sans rapport premier avec la sexualité, la sublimation prendrait naissance de la pulsion sexuelle pour s’épanouir et s’accomplir à travers des activités non sexuelles par l’investissement d’objets socialement valorisés. Encore faudrait-il se mettre d’accord sur ce point: les sports de force font-ils partie des objets socialement valorisés ? Rien n’est moins sûr.

Le sport, un investissement d’ordre physique et social

Partant delà, nous dirions du sport, qu’il s’agit d’une production de la sublimation humaine à travers une activité physique qui vise la performance, qu’il s’agisse d’endurance, de résistance ou d’augmentation de la masse musculaire (bodybuilding). Les moyens (investissements sociaux) utilisés pour arriver au but sublimé sont d’ordres divers (appareils de travail en vue d’une amélioration physique, optimisation de la nutrition, compléments alimentaires et ergogènes, techniques de progression athlétique…). La sublimation ou la pulsion sublimée est engendrée par ce cheminement qui va de la pulsion par le biais de la passion (vue comme une concrétisation littérale de la sublimation) à l’objet finalement créé par cette sublimation faisant lui-même l’objet d’une culture du corps nécessaire à l’aboutissement d’une certaine forme d’accomplissement physique (l’objet sublimé). Ajoutons que la culture dépasse le travail de sublimation, qu’elle est présente avant et après la sublimation personnelle, qu’elle dépasse et englobe les limites de ce même processus pour l’inclure dans un tout.

Car Gustav JungEn partant d’un concept plus Jungien de la sublimation où la libido est comprise comme une pulsion énergétique sans rapport à la sexualité, le concept prend tout son sens et s’apparente plus facilement à la notion de passion comme nous pouvons le concevoir actuellement. En effet, pour Jung, la sublimation n’a pas de rapport avec une intention consciente ni la volonté de canaliser une pulsion à partir ou vers un domaine de manifestation impropre mais résulte d’une transformation (en partie symbolique, c’est-à-dire qui prend son sens à partir d’un cheminement régulier et constant de gestes, de positions ou d’actes liés à l’accomplissement (et donc à la sublimation de la pulsion première). Au sujet de cette transformation, Jung met l’accent sur l’importance du processus, pas sur l’accomplissement lui-même ou sur l’objet sublimé. En mettant le doigt sur la « dépense énergétique » (dans le sens Jungien du terme) qui converge vers la réalisation d’un meilleur équilibre (psychique, physique ou intellectuel), Jung interprète la question de la sublimation comme un accomplissement personnel assez proche de sa notion de la réalisation du Soi, où du moins, la sublimation fait nécessairement partie du processus, du moins en partie.

Libido, principe pulsionnel, énergétique et sublimation des instincts

La sublimation par le sport et la musculationEt même si la question sexuelle aurait finalement peu de rapport avec le moment de transition qui tend vers la sublimation ou la volition de départ à la base du processus, il est naturellement concevable de voir dans la volonté d’amélioration physique un objet purement sexuel, au-delà de l’esthétisme ou de la question de la performance. Pour en arriver à des considérations plus terre à terre, on peut comprendre qu’une femme se sentira plus attirée par un homme à l’apparence musclée qu’un fil de fer ou un obèse (voir le terme de coach potato en anglais). Même si elles vont vous dire le contraire, les faits entrent en contradiction avec leur discours. Effectivement, les femmes préfèrent (inconsciemment ou pas) les physiques forts puisque d’une part, il s’agit d’un signal biologique de bonne santé du partenaire sexuel, et que d’autre part, un mâle fort sera toujours en mesure de protéger sa descendance plus facilement.

Nous pourrions dire la même chose du point de vue masculin en prétextant que la femme préfère les hommes forts mais c’est là encore, profiter d’une excuse qui tombe à point nommé. Même si notre société a évolué d’un point de vue social, technique et technologique, l’instinct de l’être humain reste toujours le même, qu’il s’agisse de l’homme de Cromagnon ou de l’homme moderne, auquel cas, Freud n’aurait jamais pu théoriser de cette manière et encore moins, connaître un tel succès. Ce même succès témoigne d’ailleurs de la faible évolution de l’homme entre les deux périodes précitées. Il faut cependant savoir que Freud n’intéresse plus vraiment grand monde sur Terre, à part la France et l’Argentine. Il reste finalement peut-être un espoir, si petit soit-il.

Sublimation psychologique et volonté de dépassement de soi sont une évidence pour les sportifs et compétiteurs

Toujours est-il que l’objet sublimé (si cela est possible) revêt malgré tout, et selon mon opinion, un aspect sexuel affirmé, Freud n’avait sans doute pas tout à fait tort, il faut savoir rendre à César ce qui est à César. C’est assez flagrant pour la musculation, ça l’est sans doute un peu moins pour d’autres sports quoi que la volonté de performances et leur dépassement (par la sublimation) dénote la volonté de se porter au dessus de la mêlée, au dessus de l’individu ordinaire. Cela est d’ailleurs l’objet exclusif des compétitions, où, même s’il est toujours plus intéressant de participer que de gagner, un participant partira rarement pour ne pas gagner. De même, la volonté de puissance théorisée un peu avant Freud par Adler parle exactement de la même chose et j’ai tendance à penser que Freud n’a fait que partir des concepts d’Adler pour leur donner une tournure purement sexuelle. Parler de libido au sens sexuel du terme ou de volonté de puissance dénote finalement des mêmes concepts, c’est bonnet blanc ou blanc bonnet. Cependant, l’activité physique et le sport en particulier, met parfaitement en lumière cette volonté de puissance chez le sportif et j’oserais dire, même hors compétition.

A vrai dire, la passion sportive va trouver matière à s’épanouir à travers ce processus de sublimation qui, pas seulement d’un point de vue sportif, ne trouve jamais son accomplissement total et reste, en quelque sorte, un processus en cours, de la naissance à la mort, la question d’une quête du Soi répond pratiquement de la même définition, on peut tendre vers le Soi mais on ne l’attend jamais vraiment.

Finalement, la prochaine fois qu’un abruti vient vous voir sur la plage en vous demandant pourquoi vous attachez tellement d’importance au physique, à son développement ou à son équilibre, rappelez-lui que lui aussi, tout autant qu’un autre, est engagé dans un processus psychologique qui tend vers son accomplissement et que le bodybuilding est une tentative de sublimation exprimée par la passion physique, la passion du physique, la culture du corps et que celle-ci en vaut bien une autre.

Sportivement,

Eric Mallet

Note: Je vous invite à consulter la seconde partie de l’article ici.

A propos de l'auteur

Passionné et pratiquant depuis plus de 20 ans, j'ai toujours porté un regard curieux sur le développement de la science des ergogènes et de la nutrition sportive. Diplômé des universités Lille 3 et Paris 7, je passe actuellement ma thèse en psychologie sur la question de la sublimation par la culture physique et la musculation. Espace Corps Esprit Forme est à considérer comme un blog de vulgarisation scientifique, destiné à aider le pratiquant tout en lui donnant des informations scientifiques utiles à sa pratique des sports de force.

1 commentaire

  1. Piquet Laura -  7 avril 2012 - 9 h 42 min

    Bonjour, je dois faire un dossier sur la musculation et la psychologie, ce site est vraiment complet, on sent l’énorme travail éfféctué..

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