Morphotypes et fumisteries, quand la science vient remettre de l’ordre dans les croyances

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Le volume d'entraînementLa musculation grand public est un sport où les ânes les plus bruyants se plaisent à braire à forte voix et s’en suivent un troupeau de moutons, jeunes et moins jeunes, qui s’empressent de les suivre. Ce phénomène absurde est d’ailleurs tout aussi présent dans la nutrition, marché très juteux où les nutritionnistes et leurs croyances se plaisent à alimenter les esprits les plus crédules de leurs recettes magiques, de leurs tonnes de glucides et autres commandements divers et variés. La science dévoyée, sinon quelque peu détournée, est une source abondante et pratique d’informations que l’on vulgarise à profit depuis les années 1970 à peu près. Il faudra un jour m’expliquer comment il est possible d’être assez stupide pour prétendre qu’un autre que vous-même puisse vous dire quoi manger…

Phénomène qui se répète inlassablement, psychologie et sociologie en particulier, sont des domaines parfois victimes de cette vulgarisation outrancière. Loin de certaines théories nutritionnistes fumeuses qui ne font jamais que de créer de nouveaux obèses et autres diabétiques, d’autres fantaisies pseudo-scientifiques connues sous le nom de morphotypes font partie de ces croyances qui n’ont pas plus de rapport avec la science que les sports de force avec le tennis de table. Disons que ce genre d’inepties trouve sa source chez un psychologue (ou connu comme tel) du nom de William Herbert Sheldon.

William Sheldon, le père d’une théorie pseudo-scientifique de la morphologie humaine

Sheldon Cooper

Ce Sheldon me semble déjà beaucoup plus sympathique !

J’ai donc un peu cherché, mais sans trop me forcer non plus, et je suis tombé sur l’article éloquent (et révélateur) proposé par la grande encyclopédie du Web pour y lire l’article consacré à William Sheldon, le fameux « psychologue » qui élabora la théorie fumeuse des morphotypes. Ajoutons que wikipedia m’étonne parfois pour la qualité suffisante des articles qu’ils proposent à tout un chacun. La pertinence de celui-ci m’a également permis de cerner rapidement et de manière adéquate les propos de l’artiste en question. A nouveau, nous voilà servis, et bien servis…

Né le 19 novembre 1898 et mort le 16 octobre 1977, nous apprenons que William Sheldon est surtout connu pour ses ouvrages sur la constitution physique humaine; définition déjà assez vague et sans autre précisions données par l’article. D’emblée, nous nous écartons de la science. Décrit comme un psychologue américain (en effet, nous sommes très loin de l’Autriche et des pères de la psychanalyse), nous apprenons que Sheldon se basait sur des données empiriques (!) plus anciennes. En effet, elles sont anciennes puisqu’elles datent de l’antiquité mais elles n’en sont que difficilement analysables au sens actuel du terme, même si l’on se réfère aux années 1940, date de l’élaboration de cette théorie boiteuse.

On nous parle ensuite de tempéraments hippocratiques pour caractériser l’édification d’une typologie des corps humains. Autrement dit, la notion de « tempéraments », vague notion proto-psychologique datant de l’antiquité selon l’article, est probablement associée au père de la médecine, personnage autant historique que mythique dont nous ne pouvons en aucun cas accorder un crédit scientifique sérieux au sens moderne du terme. Cela n’enlève d’ailleurs rien au personnage d’Hippocrate et de la notion d’éthique qu’il aurait pu apporter à la médecine naissante, même si la médecine est plus ancienne que la Grèce antique sur le plan historique.

On commence à cerner le personnage et ça commence assez mal…

Sheldon CooperDisons que la notion de typologie des corps me paraît déjà assez inquiétante sur le plan éthique; une notion qui pour l’honnête homme, justifierait déjà qu’il s’insurge à juste titre contre ces fadaises. William Sheldon eut été allemand à l’époque, il est probable qu’il aurait pu se faire des amis très peu fréquentables… Admettons simplement que la bêtise humaine est universelle, cela sera déjà suffisant. Revenant sur cette idée incongrue de tempérament, nous apprenons que « En psychologie, le tempérament désigne la constitution physique et l’ensemble des dispositions organiques innées du sujet. Le tempérament est la base physique à partir de laquelle émerge ensuite le caractère. » Lisant ceci, on commence par rire puis par s’inquiéter sérieusement. Cet axiome indéterminé de tempérament est lié à un raisonnement arbitraire de causes à effets où la « constitution physique » et « l’ensemble des dispositions organiques innées » du sujet sont considérés comme déterminants le caractère d’une personne. Autrement dit, nous voici encore réduits à lire des approximations indéterminables de « constitution physique » et autres « dispositions organiques innées » qui seraient à la base d’un jugement subjectif caractérisé (et tout aussi indéterminé de caractère). En termes de psychologie, nous voici arrivés au niveau de la médecine de Molière. Aucune données empiriques et encore moins cliniques ne viennent appuyer ce discours grossier sinon grotesque.

En réalité, cette théorie s’avère particulièrement inquiétante. Il devient déjà difficile de dire si nous sommes dans la science fiction, l’homéopathie, la voyance ou quelque chose de plus grave…

Essayons cependant d’approfondir un peu le sujet en étudiant les bases de ces morphotypes

Suivant l’article, nous apprenons que les théories de William Sheldon proviendraient de l’embryologie où, trois couches de tissus sont distinguées: l’endoderme, le mésoderme et l’ectoderme. De là, ce qui est caractérisé avec fantaisie comme des « traits de personnalité » sont déclinés comme tels:

  • D’abord l’endomorphe dont nous apprenons que le développement du système digestif – et l’estomac en particulier – induirait une tendance chez ces individus à présenter un corps mou et des muscles peu développés. Voilà ensuite ces pauvres gens classés dans la catégorie des « tempéraments viscérotoniques » c’est à dire qu’ils ne chercheraient que le confort, les plaisirs de la table, la sociabilité et la bonne humeur. Ainsi, il s’agirait d’extravertis.

Amusés, nous devrions admettre qu’un tiers de l’humanité présenterait une physiologie semblable à celle d’une vache civilisée ou d’un ruminant plutôt affable. Voilà pour le moins une chose peu courante mais nous comprenons déjà mieux pourquoi Molière se riait ainsi des médecins de son époque dont l’ignorance et la bêtise devait être comparable à celle de cet américain spécialiste de la psychologie de comptoir.

  • Ensuite, le mésomorphe. Ici, nous rejoignons les caricatures des hommes et femmes musclées dont on nous dit qu’ils présenteraient « un grand développement de la musculature et du système circulatoire » en corrélation (douteuse) avec le mésoderme. On nous parle ensuite de « tempérament somatotonique, de courage, d’énergie, de personnes actives, dynamiques, autoritaires, agressives et qui aiment prendre des risques

Encore une fois, nous tombons dans le cliché et l’énumération de différents constats généraux réalisés a posteriori pour les placer a priori. Pour se donner un air de science, cet homme simple s’empresse de mettre la charrue avant les bœufs et de croire que des généralités fondées sur du vent décrivent une réalité. Dernière idiotie, l’ectomorphe décrirait l’archétype des « intellectuels », nécessairement minces et élancés.

  • Ici, l’ectomorphe est mis en relation avec le développement du système nerveux et du cerveau. On nous parle avec amusement de « tempérament cérébrotonique », de sensibilité, de timidité et d’introversion.
Génétique et nutrigénomique

La génétique moderne vous en apprendra plus sur vous-même que cette théorie boiteuse des morphotypes

Pour ma part, si j’en étais réduit à me trouver quelque part dans ce classement fantaisiste, j’aurais tendance à me situer chez les mésomorphes mais avec le caractère des trois « somatypes ». Finalement, les morphotypes, c’est un peu comme l’horoscope du matin où l’on pourrait trouver du vrai dans plusieurs signes différents. Voilà qui ne fait rien pour accréditer le sérieux de cette thèse proto-psychologique des morphotypes. C’est d’autant plus comique qu’au pays de Mac Donald et des pizzas hypercaloriques, ce William Herbert Sheldon ne s’est jamais interrogé sur le métabolisme de l’espèce humaine ni sur la génétique. Lorsqu’on se veut maniaque du classement (et numismate de surcroît !), cette évidence semble encore plus criante, d’autant qu’il se vantait de faire référence à l’embryologie.

De là, l’intelligence de tout esprit bien formé aurait tendance à émettre l’hypothèse qu’il existerait certaines règles générales et règles spécifiques liées à une espèce, autrement dit, les lois de la génétique. Ce sont précisément ces règles qui détermineront les gènes transmis des parents à l’enfant, déterminant, entre autres, la forme du squelette, la longueur des clavicules, la largeur des hanches et les fonctions métaboliques. De là, l’environnement et les acquis viendront s’ajouter à ces règles structurantes faisant qu’un obèse ne le restera pas forcément toute sa vie ou qu’un geek ne le sera pas non plus jusqu’à son décès s’il en décide autrement. Il n’existe pas de prédétermination génétique pas plus qu’il n’existe de morphotypes mais des règles qui font ce que nous sommes sur le plan physique et organique, ni plus ni moins; le destin et la volonté d’y changer quelque chose feront le reste… ou pas.

Quand une nouvelle branche de la génétique vient remettre de l’ordre dans les croyances

Évoquer la génétique d’un individu, c’est évoquer un passé lointain qu’il n’a pas connu alors que nous parlons de philogénétique mais c’est aussi admettre que la génétique de cet individu sera amenée à changer au cours de son existence. Sans forcément parler des polymorphismes (variation de la séquence ADN des gènes qui apparaissent chez un pourcentage significatif d’une population donnée) ou de mutations génétiques qui peuvent avoir lieu sous l’effet du hasard ou de certaines circonstances, les sciences de la génétique nous apprennent que notre espèce n’est aucunement figée et qu’elle ne cesse d’évoluer avec le temps, dans des directions particulièrement variées et qui n’ont rien à voir avec 3 genres ou types spécifiques qui se distingueraient des autres. En effet, les considérations primaires de William Sheldon et de ses morphotypes laisseraient sous-entendre que les variations physiques et physiologiques de l’espèce humaines sont mineures pour rejoindre sans cesse les mêmes schémas. Ridicule en première lecture, ces histoires de somatypes à dormir debout sont aisément démenties par la recherche scientifique.

Loin des fantaisies primaires des morphotypes, la nutrigénomique est une nouvelle science qui nous offre une vision plus précise de notre santé

Nutrigénomique

La nutrigénomique: vers une alimentation santé individualisée en fonction de nos gênes ? (image www.nutritiongenome.com)

La génétique et son évolution actuelle à partir de l’épigénétique se porte en faux contre ces élucubrations proto-scientifiques. C’est d’autant plus vrai que depuis peu, une nouvelle branche de la génétique en relation avec le métabolisme est en train d’émerger. Il s’agit de la nutrigénomique. Cette nouvelle science met en lumière l’influence des gênes sur l’assimilation des nutriments et commence à proposer des explications sur les raisons pour lesquels un individu lambda présentera par exemple des carences en vitamine D ou en acide folique alors qu’un autre individu ne sera pas carencé. L’apparition de ces carences s’explique par des variabilités individuelles du génome qui entraînent une assimilation moindre de certains nutriments. Comme l’explique le Dr. Rondha Patrick, spécialiste américaine en micronutrition, des polymorphismes ont été constatés à partir de nombreux gènes dont MTHFR, NBPF3, FUT2, BCMO1, FADS1, FADS2, CYP2R1, PEMT, APOE et FOXO3. A l’heure actuelle, un simple test qui ne couterait qu’une centaine d’euros serait déjà en mesure de détecter ces polymorphismes et incidemment, de vous informer sur la régularité ou les éventuels troubles d’assimilation métaboliques de votre organisme.

Vos gênes s’expriment en fonction de votre régime alimentaire et votre régime alimentaire influence votre évolution génétique

Selon les recherches de Patrick Rhonda et d’autres chercheurs, une part importante d’individus pourrait être affectée par des polymorphismes affectant l’assimilation des folates (en lien avec le taux d’homocystéine), l’absorption intestinale de la vitamine B12, du taux plasmatique de la vitamine B6, de la conversion du bêta-carotène en vitamine A, de la conversion des Omega 3 ALA en EPA, de la fabrication de la phosphatidylcholine par le foie ou de la conversion de la vitamine D3 en hormone stéroïde active. Ces découvertes scientifiques doivent aussi vous faire penser qu’il est tout à fait probable que vous léguiez une partie de vos gènes modifiées à vos enfants. Ce qui se produit en amont, peut aussi se produire en aval. Autrefois théoriques, des expériences scientifiques très précises au niveau génétique ont été réalisées sur des rongeurs divisés en deux groupes. Soumis à une alimentation hypercalorique, l’un des groupes de rongeurs avait développé le diabète alors qu’ils ne présentaient pas de prédispositions à ce trouble métabolique. Devenus diabétiques, les rongeurs ont transmis le risque de développement de la maladie à leur descendance. Sans vouloir m’étendre plus longuement sur ce sujet (vous consulterez les liens donnés dans mon article), je vous laisse visionner cette vidéo du Dr. Rondha Patrick (en anglais) qui vous explique comment votre régime alimentaire, l’exercice et l’hyperthermie peuvent influencer l’expression de vos gènes, ceux-là même que vous lèguerez à votre descendance.

Comme vous l’avez compris, les gènes qui vous ont été donnés par vos parents détermineront certaines caractéristiques physiques immuables comme celles que j’avais cité plus haut, c’est-à-dire la longueur de vos clavicules, la largeur relative de vos hanches (et incidemment l’étroitesse de votre taille) et vos mesures personnelles qui feront de vous un athlète plutôt doué pour le bodybuilding, la natation ou le basket ball. Ensuite, d’autres critères en relation à votre capacité plus ou moins grande à prendre du muscle et à limiter le stockage des graisses vont également vous aider ou vous défavoriser de manière relative. La manière dont vous exploiterez l’inné lèguera ensuite la base génétique dont hériteront vos enfants. Cependant, vous pourrez toujours vous dire que Phil Heath ou Larissa Reis étaient génétiquement faits pour le bodybuilding mais sans les efforts incommensurables et la volonté qu’ils déploient chaque jour à aller plus loin, la meilleure des génétiques n’aura aucune valeur. Quant à ces morphotypes proto-scientifiques, vous comprendrez également que des relations de causes à effets un peu trop faciles découlent souvent d’une ignorance tellement grande qu’elles se cachent paradoxalement encore plus aisément derrière l’égo de ceux qui les énoncent ou les exploitent.

En toutes circonstances, méfiez-vous de ces gens trop polis pour être honnêtes qui vous présenteront des évidences trop parfaites. Trop pressés à prendre des vessies pour des lanternes, ils se réveillent un matin psychologue ou philosophe et vous parlent d’évidences ou d’autres idées qui s’accordent au bon sens avec un air de suffisance et d’auto-satisfaction bien pensantes. En creusant un peu, vous comprendrez que cette logique légère qui se prétend être un fondement de la science étouffe encore sous plusieurs tonnes d’incertitudes.

Eric Mallet

A propos de l'auteur

Passionné et pratiquant depuis plus de 20 ans, j'ai toujours porté un regard curieux sur le développement de la science des ergogènes et de la nutrition sportive. Diplômé des universités Lille 3 et Paris 7, je passe actuellement ma thèse en psychologie sur la question de la sublimation par la culture physique et la musculation. Espace Corps Esprit Forme est à considérer comme un blog de vulgarisation scientifique, destiné à aider le pratiquant tout en lui donnant des informations scientifiques utiles à sa pratique des sports de force.

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